dimanche 14 mars 2021

Humeur noire de Anne -Marie Garat




 Il est des livres qui vous procurent grand moment de lecture parce qu’ils vous éclairent par leur force, leur intelligence, leur saine colère, par leur pouvoir de mettre en perspective notre vie personnelle ou celle de nos sociétés dont nous sommes les porteurs quasi inconscients de tout un passé rarement reluisant. «  Humeur noire » est un de ceux-là. 

Tout part d’une visite d’Anne-Marie Garat au musée d’Aquitaine de Bordeaux, sa ville natale dont elle garde des souvenirs que l’on peut qualifier de mitigés. Dans la partie que consacre le musée  à la traite négrière, elle tombe en arrêt devant un cartel aux termes pour le moins équivoques, totalement édulcorés quant au passé négrier de la ville. Elle entre donc dans une colère noire ( on peut y voir un jeu de mot évoquant des combats anciens mais également actuels) et tente de faire changer la formulation de cet écriteau. Lettre au directeur du musée d’Aquitaine, tribune avec des amis écrivains dans «  Le Monde », rien n’y fait. Difficile de secouer un édile de cette ville qualifiée longtemps de « belle endormie » et dont le livre nous démontrera qu’elle n’est toujours pas réveillée malgré l’image véhiculée par l’ancien maire Alain Juppé. 

Partant de ce petit fait qui peut paraître anecdotique, Anne-Marie Garat va en profiter pour revenir sur le passé négrier de la ville mais élargira son point de vue à tout ce secteur économique des 17ème, 18 ème, commerce  humain d’esclaves, véritable génocide orchestré au profit de quelques états et dont le colonialisme qui en découla courut jusqu’à il y a peu. Elle rappelle les cages à nègres dans les bateaux contenant ceux que l’on avait chassé comme un quelconque gibier sur leur terre natale, réduits au rang de bête à dresser. Elle raconte surtout, grâce à des faits précis et nombreux, l’amnésie collective, générale qui a été soigneusement orchestrée,  lissée dans tous les  livres d’histoire et dans toute la muséographie. Elle démontre que nous sommes tous issus aussi de cette histoire là, que nos esprits ont été formés à cet oubli mais aussi à une image déformée de nos frères humains aux peaux plus sombres. 

De fil en aiguille, elle va aussi nous parler de son enfance bordelaise, modeste, dans une impasse ouvrière éloignée du riche centre ville et de ces premières années où l’on découvre la vie, les lieux qui nous entourent, qui imprègnent profondément et à jamais notre intimité et notre rapport au monde. Parce que c’est une écrivaine, Anne-Marie Garat évoquera aussi les mots, le vocabulaire,  qui continuent à maintenir enfoncée une partie de l’humanité tout comme elle abordera des problématiques plus actuelles jusqu’à la mort de George Floyd. 

Elle parlera bien entendu beaucoup, beaucoup, de Bordeaux, trop peut être pour ceux qui ne connaissent pas la ville et qui pourront être un peu noyés dans cette avalanche de noms de rues, de quartiers et de personnalités locales, mais rien de rédhibitoire tant nous sommes emportés par le texte aussi vivifiant que passionné de cet essai original et salutaire. On referme le livre avec le bonheur d’avoir rencontrer une pensée lucide, forte, une pensée qui nous éclaire, qui nous enrichit. 

Merci à BABELIO pour cette découverte. 

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